14. Le prix de la paix
La paix permanente ne pourra être instaurée que lorsque les hommes et les nations auront compris que les ressources naturelles devraient constituer un héritage commun et être utilisées pour le bien de l’humanité tout entière.
— Philip Snowden, premier vicomte Snowden (1864-1937)

Il n’existe, pour l’essentiel, que trois façons d’obtenir de la richesse : nous pouvons créer de la richesse, la recevoir de quelqu’un d’autre, ou la prendre à quelqu’un d’autre. En économie, l’expression recherche de rente désigne la tentative d’une personne de s’approprier la richesse, ce qu’elle peut accomplir en manipulant l’environnement social et politique afin de réorienter le flux des revenus. L’économiste et lauréat du prix Nobel Joseph Stiglitz a défini la recherche de rente comme le fait « d’utiliser le pouvoir politique et économique pour obtenir une plus grande part du gâteau national, plutôt que pour faire grandir ce gâteau ».78 En un sens, la recherche de rente consiste à rechercher un accès privilégié à la richesse de la communauté, ce qui, bien entendu, inclut aussi la rente foncière. La recherche de rente est endémique à notre civilisation : elle conduit à une société dysfonctionnelle fondée sur l’exploitation et entraîne la corrosion du tissu social. L’exploitation individuelle conduit à l’inégalité des richesses, à la dégénérescence culturelle et à la criminalité ; l’exploitation écologique provoque l’extinction des espèces et la destruction des habitats ; l’exploitation nationale alimente l’insécurité mondiale et la guerre. Les nations, par exemple, se livrent à la recherche de rente chaque fois qu’elles convoitent des ressources à l’étranger au lieu d’utiliser leurs propres ressources de manière plus efficace et durable chez elles. Les nations activement engagées dans la recherche de rente participent généralement à une pratique séculaire connue sous le nom d’accaparement des terres.
De même qu’une ville peut ne pas utiliser efficacement ses zones urbaines et s’étendre plutôt vers sa périphérie à la recherche de terrains bon marché, une nation peut choisir de se livrer à la recherche de rente en acquérant la propriété ou le contrôle de ressources étrangères qu’elle considère comme d’intérêt stratégique. La raison pour laquelle la recherche de rente à l’échelle nationale fonctionne de façon semblable à l’étalement urbain tient à ce que, dans les deux cas, nous sous-utilisons des ressources préexistantes : si une ville croît, elle doit soit utiliser son sol plus efficacement en autorisant la construction de bâtiments supplémentaires et plus hauts à l’intérieur de ses limites, soit s’étaler sur les terrains voisins. L’étalement oblige la ville à investir des capitaux supplémentaires — routes et autres infrastructures de transport, ainsi que lignes électriques et réseaux d’égouts, par exemple. Cependant, la plupart des villes ne récupèrent pas leurs investissements en infrastructures en captant la hausse de valeur foncière qui en résulte ; les contribuables existants sont donc contraints d’en assumer la facture. De même, une nation engagée dans l’acquisition de ressources étrangères nécessite une infrastructure coûteuse et sophistiquée d’entreprises militaires, industrielles et commerciales, qui sont, en définitive, financées par les contribuables du pays.79
Toute nation qui cherche à acquérir des ressources étrangères se livre à la recherche de rente. Entretenir une infrastructure d’empire active est une entreprise coûteuse pour toute nation, et les gains tirés des ressources étrangères ne profitent généralement qu’à quelques-uns, ce qui accroît l’inégalité des richesses sur le plan intérieur. Les nations ne parviennent alors pas à maintenir leur économie nationale en bon état tout en se surétendant à l’étranger d’une manière qui, avec suffisamment de temps, précipite leur déclin éventuel.
Ce processus de recherche de rente à l’échelle nationale s’est exprimé tout au long de l’histoire humaine : la quête d’un Lebensraum par l’Allemagne nazie, le colonialisme européen, la destinée manifeste de l’Amérique ainsi que ses guerres à l’étranger, et l’acquisition de terres par la Chine en Afrique et en Amérique du Sud sont autant d’exemples de recherche de rente à l’échelle nationale, sous une forme ou une autre. Un comportement de recherche de rente s’est aussi produit à l’échelle individuelle lorsque des paysans sans terre, fuyant les loyers élevés et la pauvreté en Europe, se sont établis sur d’autres continents ; les nouveaux propriétaires fonciers de ces continents ne pouvaient pas exiger autant de loyer parce qu’il existait une vaste étendue de terres de qualité que les colons pouvaient posséder sans loyer. Le rêve américain lui-même n’a été rendu possible que grâce à la disponibilité de terres bon marché — des terres prises aux Amérindiens.
Il est également possible de contrer la tendance à la recherche de rente à l’échelle mondiale. Fred Foldvary conçoit une géo-confédération, un outil de médiation des conflits destiné aux nations engagées dans des différends territoriaux fondés sur des querelles historiques, culturelles ou politiques. Selon sa proposition, des contributions foncières sont prélevées sur les zones territoriales contestées par une agence internationale de médiation des conflits créée spécialement à cet effet (une confédération). Les contributions foncières sont versées à la confédération par les différentes nations qui occupent les territoires contestés, en proportion exacte des valeurs foncières de ces territoires. La confédération redistribue ensuite ces fonds aux nations occupantes ainsi qu’aux populations affectées au sein de ces zones territorialement contestées. De cette manière, l’occupation d’une zone contestée a un prix — un prix qui reflète plus fidèlement les gains économiques réels recherchés par les nations occupantes, ainsi que les coûts économiques réels infligés aux populations des territoires contestés. Prenant comme exemple l’un des conflits les plus difficiles de l’histoire — le conflit israélo-palestinien —, Foldvary nous fait part de ce à quoi une géo-confédération pourrait ressembler :80
Dans le cadre d’une géo-confédération, les gouvernements d’Israël et de Palestine posséderaient des terres moyennant un prix. À l’heure actuelle, les terres détenues par l’une ou l’autre partie n’ont aucun coût de détention. Mais si chacune devait payer chèrement chaque hectare qu’elle détient, peut-être le prix de cette détention susciterait-il un désir moins intense de maximiser la superficie et la valeur des terres. La [confédération] pourrait, par exemple, distribuer 30 pour cent de la rente aux gouvernements des États constitutifs en fonction de leur population. Un autre 30 pour cent des rentes pourrait être versé à parts égales aux deux États, chacun recevant 15 pour cent. Cela ferait contrepoids à une guerre démographique. La confédération conserverait le reste de la rente foncière pour son administration et l’amortissement d’éventuelles dettes, ou pour des compensations convenues au titre des pertes subies.
Pour que les Israéliens acceptent un accord, ils doivent le considérer non comme une cession de territoire, mais comme un changement de gouvernance ; non comme un retrait, mais comme un accord de partage de souveraineté ; non comme l’établissement d’un État voisin hostile, mais comme la préservation de l’autonomie juive au sein d’un gouvernement commun sur lequel ils exerceront un contrôle important.
Les Palestiniens subissent une pression en faveur d’un accord. L’économie de l’Autorité palestinienne a été dévastée et ne pourra longtemps supporter les restrictions imposées par Israël en réponse à la violence persistante. Mais les Palestiniens, eux aussi, résisteront néanmoins à un accord à moins qu’ils n’y voient un plan juste. Obtenir leur part de la rente de toutes les terres d’Israël et de Palestine en compensation de leur non-possession contribuerait largement à la perception d’une justice économique.
La source ultime du ressentiment et de la haine est le sentiment qu’un autre jouit d’un privilège, d’un avantage injuste ou d’une position de domination. Lorsque tous seront politiquement égaux, de tels sentiments s’apaiseraient, et alors seulement la coopération et l’amitié deviendraient possibles. La lutte politique pour la terre se transformerait en un marché économique où ceux qui utilisent la terre indemnisent les autres pour leur usage de leur patrie commune.
MÉDIA 14-1 : LA PAIX PAR LA DÉMOCRATIE CONFÉDÉRALE ET LA JUSTICE ÉCONOMIQUE
Dans cet article, l’économiste Fred Foldvary propose un dispositif par lequel la rente des territoires contestés est collectée pour le bénéfice public, afin de refléter fidèlement le coût réel de l’occupation. http://unitism.co/globalconfederacy
Verrons-nous un jour une telle résolution du conflit israélo-palestinien ? En définitive, cela dépend du degré auquel nous sommes prêts à sacrifier notre propre intérêt à court terme au profit du bien commun, lequel inclut notre intérêt à long terme. La paix a un prix, et ce prix est le revenu immérité que nous tirons de la terre. Tant que nous ne sommes pas disposés à partager les uns avec les autres la valeur de la terre, il est probable que nous ne parvenions pas à créer une paix durable, quels que soient nos efforts par ailleurs. Mais si nous trouvons en nous-mêmes la volonté de partager les dons de la nature les uns avec les autres, nous aurons une chance raisonnable d’atteindre enfin une paix durable sur Terre.
Le prix de la paix est élevé parce que les changements que nous devons opérer sont vertigineux ; pourtant, ce prix pâlit en fin de compte au regard du coût que nous devrons tous supporter si nous refusons de partager la Terre les uns avec les autres. Résolvons-nous donc à payer le prix de la paix, afin de laisser un jour un héritage positif et durable à nos enfants et aux enfants de nos enfants.